Sur la politique de traitement des déchets en France
Chat du Monde avec des experts (octobre 2007)

Le lobby de l'incinération est très présent en France" LEMONDE.FR | 19.10.07 | 15h57 • Mis à jour le 23.10.07 | 19h44
L'intégralité du débat avec Hélène Bourges, responsable de la campagne "alternatives" au Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID), mardi 23 octobre, à 15 h .

Jean-Claude Godin (Suez) : Quelles sont les raisons qui font que la France augmente son parc d'incinérateurs alors que des pays comme les Philippines ont interdit toute incinération ?

Hélène Bourges : L'incinération demeure la solution de facilité lorsqu'un élu est confronté à une quantité trop grande de déchets à gérer. Peu d'efforts sont réalisés pour développer des traitements alternatifs. En effet, ces derniers nécessitent de faire appel à des acteurs différents de ceux qui gèrent la majorité des déchets du marché.

Konstruktif : Quelles solutions concrètes le CNIID propose-t-il pour réduire les quantités de déchets ? Quelle en serait l'efficacité ? Que fait-on en attendant que ces solutions aient donné leur pleine mesure ?

Hélène Bourges : Le CNIID fait la promotion de la réduction des déchets à la source : c'est l'ensemble des moyens dont chacun d'entre nous dispose pour diminuer sa production de déchets. Par exemple, favoriser l'achat de produits moins emballés, de produits "en vrac". Ne pas acheter tous les produits jetables, les dosettes uniques, etc. D'autre part, les personnes qui disposent d'un jardin peuvent faire du compostage. Ce sont autant de déchets qui ne seront plus à la charge de la collectivité et qui seront valorisés sous forme d'amendements organiques. Ensuite, les producteurs ont une réelle part de responsabilité à prendre en concevant des produits moins générateurs de déchets, entièrement recyclables. Le CNIID s'applique, notamment dans le cadre du Grenelle de l'environnement, à inciter les pouvoirs publics à pousser les producteurs à prendre leurs responsabilités, et à fixer des objectifs ambitieux de valorisation matière : recyclage, compostage. Cependant, le CNIID demeure très réservé sur l'issue du Grenelle concernant les déchets, et ne perçoit pas la fameuse rupture annoncée.

Petit-taf : La France ne peut-elle s'inspirer des Allemands en matière de recyclage, sur les traitements biologiques en particulier, mis en place depuis des années chez eux ?

Hélène Bourges : En effet, la France est très en retard par rapport à ses voisins européens. Nous ne recyclons que 19 % de nos déchets ménagers alors que l'Allemagne, l'Autriche et la Belgique en recyclent déjà plus de 50 %. La France se lance tout juste dans les traitements biologiques par méthanisation alors que l'Allemagne utilise ce moyen depuis plus longtemps. La méthanisation est un compostage sans oxygène effectué en milieu fermé, avec récupération du méthane. Ce gaz peut être ensuite valorisé sous forme d'électricité ou de carburant.

Croquette : Peut-on, aujourd'hui, se passer de l'incinération ?

Hélène Bourges : La France peut sortir progressivement de l'incinération. Actuellement, 43 % de nos déchets sont traités en incinérateur. Or, 30 % des déchets entrant dans les fours sont de la matière organique valorisable, et de nombreux matériaux recyclables sont également incinérés. Un tri sélectif mieux organisé, harmonisé sur l'ensemble du territoire national, permettrait de constituer des flux homogènes de déchets facilement recyclables ou valorisables par traitement biologique. Environ 60 à 80 % des déchets pourraient être détournés des incinérateurs.
Demeure la question des déchets ultimes (non recyclables dans l'état actuel des techniques). Pourquoi ne pas les enfouir temporairement dans des alvéoles étanches, ce qui nous permettrait de les remobiliser lorsque nous disposerons des techniques adéquates ? Nous continuons en France malheureusement à enfouir 39 % de nos déchets alors qu'il ne s'agit pas de déchets ultimes. Preuve de leur valeur potentielle : des récupérateurs canadiens vont chercher les déchets enfouis dans les décharges pour les revendre car les cours des matières premières recyclables est très élevé.

Croquette : L'Allemagne a-t-elle des incinérateurs malgré son fort taux de recyclage?

Hélène Bourges : Oui, l'Allemagne a recours à l'incinération, mais l'utilise "en bout de chaîne", lorsque tout ce qui peut être recyclé l'a été.

Delphine : Pourquoi la France est-elle si en retard ?

Hélène Bourges : Les gouvernements successifs n'ont jamais engagé de politique volontariste en termes de réduction des déchets et de promotion de la valorisation matière. Les contrats qui lient une collectivité à un exploitant d'incinérateurs sont des contrats de très longue durée (environ 20 ans), autant d'années qui ne sont pas utilisées pour développer d'autres traitements. Enfin, le lobby de l'incinération est très présent en France, et ses liens avec les pouvoirs publics sont une spécialité franco-française. Dans les autres pays d'Europe, on ne vérifie pas cette situation.

Toutvert : Je suis un adepte du tout recyclage et je contaste que certains déchets tels que les pots de yaourt, emballages, sacs papiers ne sont pas récupérés par les centres de collecte, alors que les bouteilles en plastique le sont. A quoi tient cette différence dans le tri ?

Hélène Bourges : Très bonne question ! La France a fait le choix de ne recycler que les plastiques dits "creux". Il s'agit des bouteilles et flacons. Pourtant, il existe des techniques performantes pour recycler les plastiques dits "plats" (barquettes, films plastiques, pots de yaourt, etc.) qui sont utilisées dans d'autres pays européens. Etant donné que l'on brûle des déchets organiques composés de 60 à 90 % d'eau dans les fours incinérateurs, il faut y ajouter des papiers, cartons, plastiques pour que la combustion se fasse bien. Les exploitants d'incinérateurs, qui organisent aussi les systèmes de collectes, ont donc intérêt à garder une partie des plastiques dans la poubelle "non triés".

Michael : Le recyclage est toujours présenté comme un acte citoyen, mais combien coûte-t-il ou rapporte-t-il ? On imagine que cela dépend de la matière recyclée...

Hélène Bourges : Les communes reçoivent des aides financières de la part des éco-organismes (par exemple Eco-Emballages) regroupant des producteurs pour organiser la collecte et le recyclage des déchets. Mais ces contributions financières ne permettent pas de couvrir la totalité des coûts assumés par les communes, à la différence de l'Allemagne où ce système fait payer les producteurs à 100 %. La collecte de matières recyclables représente des recettes pour la commune, puisqu'elle peut les revendre à des recycleurs, directement ou indirectement. Par exemple, 1 tonne de plastique de bouteilles d'eau se vend aujourd'hui environ 240 euros. En revanche, le prix d'1 tonne de métal non ferreux peut atteindre plus de 600 euros. Sur le long terme, le recyclage représente de toute façon des économies de ressources et d'énergie.
A contrario, brûler ces matières représente un gâchis. L'utilisation d'un incinérateur est excessivement coûteuse pour une collectivité, surtout lors de travaux de remise aux normes, qui sont inévitables à l'avenir étant donné le durcissement constant des normes sanitaires et environnementales au niveau européen.

Konstruktif : Vous considérez comme peu acceptable la combustion de déchets. Vous présentez en revanche comme souhaitable la combustion des produits gazeux de méthanisation de ces mêmes déchets. Quelle cohérence ?

Hélène Bourges : La méthanisation est avant tout un procédé de valorisation matière. Le résidu solide est utilisé comme compost en agriculture ou jardinerie. La matière constitutive des déchets n'est donc pas gâchée. La récupération du méthane est absolument nécessaire étant donné son très fort pouvoir d'effet de serre (environ 20 fois plus fort que celui du CO2).

Konstruktif : Quelles sont les activités les plus productrices de déchets ?

Hélène Bourges : C'est l'agriculture, et la sylviculture : déchets animaux (excréments, etc), bâches plastiques agricoles... En tout, ces 2 secteurs sont à l'origine de 374 millions de tonnes de déchets par an. Ensuite, c'est le secteur du BTP avec 343 millions de tonnes de déchets par an. Finalement, nos déchets ménagers ne représentent qu'une "faible part" de tout cela : les Français produisent annuellement 28 millions de tonnes de déchets.

Lem : Combien de tonnes de déchets la France envoie-t-elle en Afrique ?

Hélène Bourges : Il est très difficile de connaître ce tonnage, puisqu'il s'agit de trafics illégaux dans le cadre des déchets dangereux (c'est-à-dire tous les déchets contenant des substances toxiques dangereuses pour la santé humaine, comme les ordinateurs par exemple !) Cependant, il est clair que les pays du Nord, dont la France, exportent ce type de déchets particulièrement vers l'Inde, la Chine, le Nigeria. Il s'agit d'une violation de la convention de Bâle. La France exporte également des matières recyclables de façon tout à fait légale vers plusieurs pays, car la demande en matière recyclable y est plus forte.

Jolo : Les communes semblent frileuses pour promouvoir les conteneurs de tri séparé sous des formats variés... pourquoi ?

Hélène Bourges : Il faut tout de même reconnaître que, depuis 1992, les communes de France font de gros efforts pour permettre à leurs habitants d'effectuer le tri sélectif. Cependant, dans les copropriétés, la décision d'installer un bac de tri relève uniquement des copropriétaires. Dans ce cas, ce n'est pas la faute de la commune, mais plutôt de la mauvaise volonté des propriétaires ou du manque de place dans l'immeuble (ce qui est fréquent à Paris).

Pomme : Peut-on faire du compostage en appartement ?

Hélène Bourges : Oui, en utilisant la technique du vermicompostage : il s'agit d'utiliser la voracité de certains vers de terre qui ont la capacité de digérer une très grande quantité de matières organiques. Au bout de quelques mois, les vers ont transformé les déchets en amendements semblables à du compost.

Patrick Mousnier-L. : Certains pays (Portugal, Irelande) reviennent sur l'incinération des déchets médicaux. Qu'en pensez-vous ? Y a-t-il sur le sujet une réflexion au niveau communautaire ?

Hélène Bourges : Le CNIID travaille pour la diffusion de la technique de la banalisation : cela revient à désinfecter les déchets à risque infectueux et à les stabiliser. Ils perdent ainsi leur pouvoir contaminant.

Pomme : Que veut dire le "Point Vert" ?

Hélène Bourges : Attention ! Le point vert ne signifie pas que le déchet est recyclable. Il indique simplement que le fabricant de l'emballage contribue à un éco-organisme.

Mélanie : Dans certaines villes, les poubelles sont pesées. Ainsi, chacun paie en fonction des kgs de déchets mis à la poubelle. Ceux qui trient (et/ou ont un compost) ont des poubelles plus légères et voient donc leur facture s'alléger. Est-ce que ce mode d'incitation est concluant ? Est ce qu'on a vu la quantité de déchets triés augmenter fortement ?

Hélène Bourges : La "pesée embarquée" (c'est-à-dire la pesée sur le camion) permet en effet d'augmenter considérablement les quantités de déchets triés et de faire diminuer la quantité globale de déchets. 360 communes en France ont adopté ce système, et toutes ont pu constater ses effets positifs : par exemple, dans la communauté de communes des portes d'Alsace, la production moyenne de déchets par an et par habitant est passée de 400 kilogrammes à 96 kilogrammes entre 1999 et 2006.

Mélanie : A Nantes, tous ceux qui ont un jardin se voient offrir un container à compost. Pourquoi ne pas généraliser cette initiative ? Cet équipement est assez cher, cela peut être un frein à son utilisation.

Hélène Bourges : Il serait en effet souhaitable de généraliser cette initiative. L'ancien gouvernement avait pourtant mis en place un plan national d'aide au compostage domestique, dont l'objectif était de distribuer 100 000 nouveaux composteurs par an. Or aucun moyen, financier ou humain, n'a été alloué à ce plan qui demeure donc un pur effet d'annonce.

Toutvert : Selon le Canard enchaîné, le Grenelle de l'environnement n'est qu'un leurre. Pensez-vous qu'il ressortira tout de même quelque chose de positif de cette négociation ?

Hélène Bourges : Le Grenelle est-il vraiment une négociation ? Ce processus aura au moins eu le mérite de faire travailler différents acteurs sur les problématiques environnementales, dont les entreprises, les ONG, l'Etat et les collectivités, ce qui aurait été impensable il y a 5 ans. Cependant, la grande rupture annoncée par Nicolas Sarkozy ne semble pas être au rendez-vous. Les propositions discutées lors des réunions de travail ont été largement revues à la baisse dans les documents de synthèse servant de base à la discussion finale. Nous attendons demain.


Mis en ligne le 21/11/2007 par Pierre Ratcliffe. Contact: (pratclif@free.fr) sites web http://paysdefayence.blogspot.com et http://pierreratcliffe.blogspot.com